Iconomie

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Les faits de société à travers le prisme de l'économie…

Y a comme un problème…

Monétarisme ou Keynesianisme?

Jean Marc Vittori soulignait ce matin dans les Echos la faiblesse du ratio dette/PIB comme indicateur de la santé d’une économie et laissait penser, fort logiquement, qu’un ratio comparant un stock (une dette) -sans tenir compte de sa structure qui plus est – à un flux (production nationale) ne pouvait pas permettre aux investisseurs étrangers d’être confiants dans l’avenir des pays européens. Mr Vittori n’est pas le premier à dire cela; et nous avions déjà évoqué l’erreur de ce ratio et les dangers qui en découlent (ces fameux 3% de Maastricht qui ne veulent rien dire dès que la croissance passe sous les 5%); mais il semble mettre un voile sur un phénomène plus grave qui expliquerait sans doute aussi bien la méfiance actuelle des investisseurs: les politiques économiques européennes comme américaines sont en plein paradoxe et n’obéissent ni à la logique keynesienne (pourtant mise en avant par tous les partisans de la relance et du sauvetage des banques) ni à la logique monétariste friedmanienne (qui est le fondement des politiques de rigueur).

Keynes en son temps (jusqu’en 1936 dirons-nous puisqu’il admit son erreur en 1937… mais passons) expliquait déjà qu’une politique de relance ne pouvait fonctionner qu’en actionnant les deux leviers budgétaires et monétaires, ainsi il fallait des taux faibles (ce que l’on a) mais aussi des dépenses publiques fortes et orientées vers l’investissement (sic!). Or les hommes et femmes présents sur les marchés financiers aussi bien que sur ceux de l’immobilier et des biens et services n’ont pas accueilli la relance avec l’enthousiasme attendu, car ils ont anticipé que les dépenses d’aujourd’hui sont les impôts de demain. En bref, ils ont refusé d’être soumis à « l’illusion monétaire « de Keynes. Ce n’est pas la première fois que cela arrive, la stagflation avait vu mourir les théories keynesiennes pour les mêmes raisons. Cependant, à la différence des actions menées lors des crises précédentes, les gouvernants s’entêtent dans une politique schizophrène: garder des taux bas pour favoriser les investissements et la consommation mais réduire toutes les dépenses publiques pour ne pas effrayer les marchés et éviter la faillite. Voilà une mixture au goût amer puisque la relance se voit amputée de son meilleur atout (l’effet multiplicateur) alors que la rigueur perdra de son effet en permettant aux investisseurs de se lancer dans les activités les plus risquées, faute de mieux dans une période aussi morose.

Le résultat sera donc inefficace peu importe le camp et la doctrine économique: peu de croissance donc peu d’emploi et en même temps de l’inflation (grâce aux taux faibles souhaités par les Etats endettés). Dès lors comment espérer autre chose que de la méfiance de la part des investisseurs, réel moteur de la croissance?

Rappelons une chose essentielle, les mécanismes économiques sont complexes car ils ont pour objets les individus, ce qui veut dire qu’une politique ne peut fonctionner que si elle est cohérente aux yeux de ces mêmes individus. Ainsi, le premier pas vers la reprise doit être de résoudre ce paradoxe dans la politique économique, Messieurs les politiciens, faites un choix, et faites le vite!

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Money Week : le nouveau scandale financier

« Vous avez entendu parler du dernier scandale qui vient de tomber ? », m’a demandé Simone Wapler vendredi dernier en déboulant dans mon bureau. « C’est le ‘Foreclosure Gate’… et c’est tout simplement incroyable ! ».

Renseignements pris, effectivement, ce nouveau scandale a tout d’une bombe capable de souffler les marchés.

Ce qui est en train de se passer aujourd’hui aux Etats-Unis est un choc si puissant que le fragile équilibre économique si chèrement construit par la Fed au cours de ces derniers mois pourrait ne pas y résister. Bernanke promettait de nouvelles mesures en cas d’aggravation de la situation : nous y sommes.

Plongeons dans les méandres de l’administration américaine et dans les fosses sceptiques des grandes banques.

Qu’est-ce que le Foreclosure Gate ?
Pour résumer très rapidement ce Foreclosure Gate – scandale des saisies – de très nombreuses procédures de saisies immobilières aux Etats-Unis viennent de s’avérer complètement illégales. Cela peut sembler peu de chose au départ. Un épiphénomène qui ne concerne pas le reste de l’économie américaine, et encore moins le reste du monde. Mais vous vous rappelez la dernière fois qu’on a entendu parler d’un petit problème prétendument « local » sur le marché immobilier américain ? Oui, les fameux subprime

Le Foreclosure Gate = 700 milliards de dollars de pertes supplémentaires possibles + 750 milliards de dollars de dommages et intérêts + 60 milliards de dollars d’arriérés de taxe
Que se passe-t-il cette fois ? Eh bien une sombre histoire d’hypothèques, de titrisation et de saisies indues. Pour saisir un bien, et entamer la fameuse foreclosure, il faut une créance et une hypothèque.

Les crédits subprime avaient été accordés à tort et à travers. Entre 2004 et 2007, la folie s’est emparée du marché immobilier américain. Vous avez de ressources plus que limitées ? Vous êtes obligé d’accumuler trois petits boulots pour boucler vos fins de mois ? Qu’importe, on vous fait miroiter une jolie maison préfabriquée qui deviendra votre home sweet home. En deux temps trois mouvements, vous voilà propriétaire du rêve de votre vie. Des millions de prêts hypothécaires sont accordés… et les banques ne sont vraiment pas regardantes.

Puis vient la crise. Les saisies se sont multipliées. Et les équipes des établissements prêteurs étant débordées, certaines procédures de saisies ont même été entamées à tort. Les gens se sont défendus comme des beaux diables, ont pris des avocats. C’est ce que vous feriez, à leur place.

Et les avocats ont soulevé un lièvre, un énorme, colossal, lièvre à 700 milliards de dollars.

Que s’est-il passé ? De la titrisation –il faut dire qu’elle est de tous les mauvais coups. Les prêteurs voulaient pouvoir faire de jolis petits paquets avec les créances pour former des MBS (Mortgage Backed Securities), vous vous souvenez ? Il s’agissait, bien sûr de répartir les risques … Les banquiers se sont fait beaucoup d’argent avec ces produits financiers vendus pour « sûrs » puisqu’ils reposaient sur du concret, des biens immobiliers bien réels.

Pour faciliter cette titrisation, la finance a eu recours à un artifice… qui serait illégal.

L’enregistrement d’hypothèque coûte cher en procédures. Surtout si vous multipliez les transferts de votre hypothèque en l’incluant dans des produits titrisés.

Donc, les grandes banques et les deux principaux organismes de prêts hypothécaires, les inénarrables Freddie Mac et Fannie Mae, ont décidé de créer (en 1997) un organisme leur permettant de s’éviter de longues et coûteuses procédures d’enregistrement.
MERS, un système informatisé permettant l’enregistrement des achats et des ventes d’hypothèques – et de sérieuses économies de frais d’enregistrement était né.

2008, les subprime sonnent le glas de la folie immobilière. Le nombre de procédure de saisies explose littéralement. Les foreclosure sont signées à tour de bras… tant et si bien que le Wall Street Journal révèle que des employés de GMAC Home Mortgage et de la banque JPMorgan ont admis dans leur témoignage avoir chacun signé 10 000 documents par mois. Tout cela sans véritable contrôle et surtout sans aucun respect des règles fixées pour les saisies hypothécaires.

Scandale numéro 1 : les saisies illégales
L’affaire devient alors vraiment nauséabonde… et complexe.

1. Les procédures enregistrées par le système MERS ont été jugées illégales, ou du moins non recevables devant un tribunal, et incomplètes. Des millions de prêts peuvent donc être invalidés.

2. Avec l’informatisation des actes de ventes/achats, de nombreux documents ont été perdus. Les banques ne s’avèrent plus capables de prouver qu’elles détiennent bien une hypothèque. Les imbroglios se multiplient : certains propriétaires se sont retrouvés face aux envoyés de deux banques différentes venus saisir le même bien, chaque banque prétendant, preuves à l’appui, détenir l’hypothèque.

3. Pour remédier aux problèmes de pertes de documents, de nombreuses banques, assistées par des avocats à la morale plus que douteuse, ont produits de toute pièce de faux documents d’hypothèque.

4. Et pour couronner le tout, MERS s’est estimé compétent pour décider lui-même des saisies. Or, il n’est qu’un organisme intermédiaire entre les banques qui détenaient réellement l’hypothèque.

Rien que pour septembre, 350 000 biens ont été saisis aux Etats-Unis. Des milliers d’Américains pourraient dans les jours qui viennent se regrouper pour attaquer les banques responsables de ce scandale. Motif : escroquerie (fraud).

Conclusion, c’est la grande panique aux Etats-Unis. Les saisies effectuées sont-elles légales ? Les nouveaux propriétaires – ceux qui ont achetés un bien saisi – sont-ils légitimes ou le bien appartient-ils aux anciens propriétaires saisis ? Vous imaginez l’imbroglio… et les poursuites judiciaires qui se préparent.

Le gouvernement américain vient de décider de suspendre toutes les saisies en cours pour essayer d’y voir plus clair.

Si les propriétaires gagnent, les banques pourraient être lourdement condamnées. On parle déjà de 750 milliards de dollars. Eh oui, l’escroquerie, c’est du pénal et les sanctions sont lourdes. Ce qui risque de mettre certaines banques au bord de la faillite. Le gouvernement américain et surtout les contribuables accepteront-ils encore une fois de payer pour sauver les banques des conséquences de leur avidité et de leur malhonnêteté ?

Car ce n’est pas tout.

Scandale numéro 2 : la fraude aux taxes
En créant le MERS, les banques ont mis en place un système leur permettant de ne pas s’acquitter des taxes dues – en général aux Etats, ou aux municipalités – à chaque enregistrement de prêts ou à chaque modification.

Ainsi, le MERS devrait entre 60 à 120 milliards de dollars rien qu’à l’Etat de Californie pour rembourser les taxes d’enregistrement non perçues. Qui va payer ?

Scandale numéro 3 : la fraude aux MBS
Si les banques ont créé le MERS, avec son système très léger d’enregistrement des prêts hypothécaires, c’est surtout pour dissimuler ce qui se cache réellement derrière les attractifs MBS. Pour dissimuler que de trop nombreux prêts avaient été attribués à des familles qui auraient du mal à rembourser : bref, que les MBS reposaient sur des crédits même pas subprime mais tout simplement poubelle. C’est ce que le langage marketing de la finance appelait la « répartition du risque ».

Le scandale actuel résulterait donc en grande partie de la volonté des banques de cacher aux yeux des autres banques leurs vilains petits secrets et leurs crédits douteux…

D’après certaines premières estimations, près de 30% des MBS pourraient être frauduleux.

Et là, même une intervention du gouvernement ne pourra rien faire.

Quelles conséquences pour nous ?
Si les banques sont jugées coupables et doivent rembourser ou verser des intérêts soit aux propriétaires floués, soit aux Etats qui n’ont pas reçu les taxes d’enregistrement, soit aux banques qui ont acheté des MBS frauduleux, soit aux assureurs qui ont assurés ces MBS, elles risquent la faillite.

Une vague de faillite en série mettrait à mal l’économie, comme l’avaient fait lessubprime.

D’un autre côté, le Foreclosure Gate pourrait être l’élément déclencheur persuadant la Fed de lancer son quantitative easing 2. Les marchés ont déjà peut-être anticipé ce nouvel afflux de liquidités. Le Dow Jones n’a perdu que -0,29% vendredi dernier. L’argent va rester gratuit pour très très longtemps et les marchés s’en frottent les mains, prouvant une fois de plus leur désintérêt pour l’économie réelle.

A la clôture de vendredi soir, Bank of America cédait 5,82% et l’indice KBW des bancaires américaines reculait de 2,63%.

Par Cécile Chevret,

 

Source : Money Week

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La Tribune: histoire du critère des 3% de déficit…

Guy Abeille était chargé de mission au ministère des Finances sous Giscard puis au début de l’ère Mitterrand. Il révèle pour La Tribune comment est né, en France et non en Allemagne, le sacro-saint ratio de 3% du PIB pour les déficits publics. A l’origine, il s’agissait d’imposer la rigueur aux ministres socialistes. Puis cette référence cardinale a fait école, bien qu’elle fut dépourvue du moindre sens économique.

 

Par les temps qui courent, les attentions sont focalisées sur les déficits publics. Il vous intéressera peut-être de savoir quelle est la toute origine du seuil de 3% de déficit public rapporté au PIB – référence devenue cardinale, et critère retenu par le traité de Maastricht.

Je suis un ancien chargé de mission (agent non titulaire de l’Etat : non pas fonctionnaire donc, mais mercenaire) du Ministère des Finances, où, jeune diplômé de l’ENSAE (Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique), je fus en fonction d’octobre 1977 à juin 1982, à la Direction du Budget, 1ère sous-direction (celle des synthèses, les autres étant spécialisées par ministères : justice, armée, etc…).

J’y fus chargé de suivre, analyser et commenter au mois le mois l’exécution du budget de l’Etat, et de fournir tout au long de l’année, et de façon de plus en plus pressante quand approchait la fin de l’exercice budgétaire, la prévision de son solde d’exécution – en l’espèce, de son déficit. Cette mission se concrétisant par la rédaction d’une « note au ministre » mensuelle, révisée et visée par mon chef de bureau et mon sous-directeur (ainsi va l’Administration), puis signée du Directeur du Budget après entrevue avec lui, et adressée au Ministre; de là filant aux cabinets de Matignon et de l’Elysée.

Et en fin d’exercice, nous recevions mandat, selon la météo électorale – c’est à dire explicitement selon l’horizon des plus proches élections -, de jouer des marges de liberté que pouvaient nous ménager quelques zones de flou de la comptabilité publique pour améliorer (ou dégrader si les élections étaient à deux ans) le résultat qui serait pour finir gouvernementalement publié, transbordant donc d’un exercice à l’autre l’impedimentum de telles ou telles recettes ou dépenses miraculeusement devenues migratoires. En réalité, en ces temps rivoliens (dont je n’imagine pas qu’ils ne fussent également révolus…) c’était moi, et moi seul, qui, entre décembre et février (le mastodonte budgétaire, en certains de ses organes, s’étale de deux mois sur l’année suivante), étais officieusement chargé de faire preuve d’inventivité, de sagacité, et de doigté (cela va sans dire), pour établir la liste chiffrée, et manuscrite (rien ne serait imprimé), de ce qu’il était possible de faire; ou de faire encore, car d’année en année nous finissions – moi, et ceux qui d’un goupillon cardinalice, hiérarchique et discret bénissaient mes trouvailles – par griller nos successives cartouches, ne pouvant revenir impunément sur une règle que nous avions nous même hautement, et bruyamment hélas, proclamée l’année précédente parce qu’elle arrangeait la présentation comptable voulue cette année-là par nos ministres. Cela sans autre soutien, on l’aura compris, que l’approbation – orale – donnée par mes autorités (habituellement le mistigri était lestement repassé jusqu’au cabinet du Ministre), et en prenant garde de ne pas faire trop monter le rythme des hoquets ni d’exagérer le niveau des remontrances qui ne manqueraient pas d’être, hoquets et remontrances, émis par la Cour des Comptes – mais deux années plus tard, en fait, au moment de la loi dite de règlement, à laquelle, au vrai, plus personne n’accorderait intérêt. Durant deux mois, ainsi, tout allait son train par téléphone et additions, ou soustractions, sur de petits papiers; et début mars le rutilant résultat bugétaire était porté sur les fonts médiatiques (cela, il faut bien le reconnaître, mais telle est l’incurable myopie politico-technocratique, dans l’indifférence colossale éprouvée par l’électeur de base, pour la financière édification duquel pourtant toutes ces habiletés avaient été tissées).

 

 

L’entrée en déficits

 

J’en viens au seuil magique – pour un peu, chamanique – du déficit à 3% du PIB.

Le premier choc pétrolier se produit à l’automne 1973: quadruplement du prix – la bombe la plus nocive de la guerre du Kippour est celle qui frappe l’économie mondiale. Exit les Trente Glorieuses.

La crainte première est celle du déséquilibre extérieur et de l’inflation: Giscard d’Estaing, tout nouveau Président, y répond par le « plan de refroidissement » Fourcade. Plan qui se traduit par un volontaire et notable excédent budgétaire. Stop and go d’anthologie: le plan de relance Chirac qui le suit en prend le contrepied (un modèle de relance keynésienne, qu’on cite encore dans les écoles). Nous sommes en 1975, les finances publiques viennent d’entrer lourdement dans le rouge. C’était il y a 35 ans. Nul ne le sait encore: la trappe s’est ouverte, elles n’en sortiront plus.

Pourtant, s’il ne tenait qu’à lui, Raymond Barre, qui en 1976 passe aux manettes de l’économie, gèrerait les finances à l’équilibre (on sait combien il aime à se portraiturer en bon père de famille). Giscard d’Estaing, c’est à dire la nécessité électorale (la gauche passe à un cheveu de la victoire en 1978), lui en impose autrement. Même l’exquis soulagement qu’apportent les législatives de mars 1978 ne lui donne pas le loisir de ressaisir ses principes. Car le vent souffle d’ouest, Thatcher et Reagan bientôt seront élus: après l’austérité des années 76-77, l’air se fait libéral (on se souvient des barristes « bois mort » et autres « canards boîteux », comprendre textile, sidérurgie…). Ainsi après un premier tour de piste en début de septennat, arrive pour la fin du mandat la seconde figure du tango économique qu’aura conduit Giscard, accordéoniste télégénique mais de faible renom: un pas sur l’inflation (refroidissement Fourcade, austérité des premières années Barre), un pas sur le chômage (relance Chirac, libéralisation Barre). Le déficit, tenu en 1976 et 1977 en lisière des 25 milliards, bondit en 1978 à un, libéral faut-il croire, 41 milliards de francs. Et voilà que fin 1979 débute le second choc pétrolier. Ainsi, tous les budgets de Giscard (sauf le premier), et de Barre, auront été en déficit. Pour des montants (hormis la relance Chirac, plus massive) légèrement supérieurs à 1% du PIB. Mais en ce temps, nul n’use de cette référence. Ce ratio est absent des esprits; il n’a pas d’existence.

Les dernières années, budgétairement Giscard d’Estaing n’a qu’un point de fixation: ne plus laisser au déficit franchir la ligne des 30 milliards de francs; elle aurait à ses yeux une portée politique. Les deux budgets d’avant la gauche s’y tiennent vaillamment (-31 milliards de francs chacune des années 1979 et 1980); au prix, s’il m’en souvient, d’un art de l’évitement dans la confrontation avec l’écueil comptable, qu’après trois années de pratique à la Direction du Budget, je commence à assez posséder.

 

Arrive 1981

 

Le budget a été présenté avec un déficit de 29 milliards de francs (on reconnaît là la limite fétiche, et un sens du marketing d’étiquette que nous aurons souvent vu à l’oeuvre chez Giscard d’Estaing, dès lors qu’il s’agissait de publier des chiffres – prière d’annoncer, par exemple, que les prix augmenteront de 9,9% et non de 10%). Cependant, dans les quelques mois qui précèdent le vote, la compétition électorale est gagnée par de vives ardeurs, on a des inquiétudes, et tout Barre qu’on soit, il faut bien en accepter les contingences financières collatérales: on n’aurait garde de ne pas s’attacher ceux qui pourraient pencher pour soi, ou bien seraient possiblement tentés de regarder ailleurs; ces saisons ne sont guère propices à une gestion retenue des finances publiques. Et quand, au terme du combat, la gauche tient sa victoire, on n’en est plus à résister sur la ligne des 30 milliards de francs. Sans que rien n’en eût filtré en dehors de nos murs (d’ordinaire le fonctionnaire est loyal), les élections ont fait sauter, sinon la banque – après tout, on n’en est encore qu’à sept années de dette -, du moins le seuil. Je me revois ainsi, au surlendemain de l’élection, enfiler un des longs couloirs du Louvre, dans l’aile Richelieu où depuis cent dix ans comme un coucou nichait le Ministère des Finances (aujourd’hui le marbre ailé d’Apollon poursuivant Daphné a remplacé l’airain terrible du Budgétaire traquant la Dépense stérile), pour donc informer le rond, le gai et l’affablement zézayant Jean-Paul Huchon, chef du bureau Agriculture et Communautés européennes (lier les deux c’est déjà toute une époque), lequel est au sein du Budget un des représentants connus de l’état-major socialiste (adjoint de Rocard à la mairie de Conflans-Sainte-Honorine, il sera dès le 22 mai, et pour dix ans, son directeur de cabinet), l’informer que le déficit sur lequel il faut tabler, avant même tout geste du nouveau pouvoir, n’est pas en deçà des 30 milliards de francs jusqu’ici proclamés, mais maintenant au delà des 50 milliards: dans les chaleurs pré-électorales, le libéralisme de Giscard et de Barre s’est dénudé en libéralité. Deux mois plus tard, la première loi de finances rectificative socialiste en prendra acte, actualisant le déficit à 55 milliards; et dès le début juin, sans attendre, Laurent Fabius va rendre ce chiffre public.

 

Car le ministre qui nous est dévolu s’appelle Laurent Fabius (un jour, se rappelle-t-on, par souveraine onction présidentielle il en sera fait don, comme Premier Ministre, à la France). Laurent Fabius a obtenu d’inaugurer le titre, jusque là inconnu au bataillon, de Ministre délégué – derechef bruisse dans les couloirs la rumeur, attendrie, qu’il aurait trépigné pour qu’on le distinguât de cette innovation (on ne connaissait jusque là que des Secrétaires d’Etat, le premier des Ministre du Budget dans l’histoire de tous les gouvernements ayant été le prédécesseur de Fabius, Maurice Papon, grand commis de l’Etat – n’importe quel Etat), cela à la seule fin, courte vanité, d’avoir rang de ministre à un âge inférieur à celui de Giscard: Fabius donc sera ministre, délégué hélas! mais ministre tout de même à 36 ans moins trois mois, quand Giscard misérablement ne le fut qu’à 36 ans moins quinze jours… Ce qui lui donne, tout de même, droit de présence aux conseils des ministres, et, car il l’a obtenu, signature des lois de finances sans le ternissant voisinage de Jacques Delors, son ministre de prétendue tutelle.

Nous arrivons fin juin, et s’il y a urgence pour adapter l’action budgétaire à la nouvelle donne, plus grande elle est encore pour préparer le budget de l’année 1982, qui sera la première de plein exercice pour la gauche au pouvoir. Las! malgré l’autorité toute neuve due au Ministre délégué, et à son rang, il nous revient assez vite que, dans l’effervescence de cette aube nouvelle, camarade! et l’inaccoutumance des néo-ministres aux règles de gouvernement, ces derniers multiplient à qui mieux mieux les visites du soir auprès du Président pour plaider in vivo leurs besoins en crédits (or, l’expérience séculaire du Budget montre qu’en réalité il n’existe pas de demandes de crédit qui ne soient authentiquement justifiées – le gouvernement, du moins le budgétaire, commence avec l’art de faire tomber l’oukase du refus). Et, au vu des données qui s’agglomèrent peu à peu sur mon bureau, il apparaît assez vite qu’on se dirige bon train vers un déficit du budget initial pour 1982 qui franchira le seuil, jusque là hors de portée mentale, des 100 milliards de francs, chiffre que les plus intrépides d’entre nous n’auraient même en secret pas osé murmurer.

 

 

Une commande, un soir

 

C’est dans ces circonstances qu’un soir, tard, nous appelle Pierre Bilger (qui à quelque temps de là s’envolera vers Alcatel pour y faire la carrière que l’on sait), devenu le tout récent n°2 de la Direction du Budget à son retour du poste de directeur de cabinet de Maurice Papon (qui Ministre du Budget donc, mais aussi considérablement septuagénaire, s’est acquis dans nos couloirs une manière de fan-club pour ses assoupissements parfaits lors des débats techniques à l’Assemblée Nationale, et ses brusques réveils au profond des séances de nuit, que les plus avertis d’entre nous, ou les mieux pourvus en ancêtres vivants, ont eu tôt fait de diagnostiquer comme la, bien documentée, insomnie du vieillard).

Donc nous voici convoqués, c’est à dire moi-même, et Roland de Villepin, cousin de Dominique, mon camarade de promotion et récent chef de bureau (ce poste est réservé en apanage à ceux qui, comme lui, sont fonctionnaires: il est Administrateur de l’INSEE). Formés à l’ENSAE, nous sommes considérés dans la faune locale comme appartenant à l’espèce, rare au Budget, des économistes (les autres sont des énarques, ces grands albatros de l’administration généraliste), et plus spécialement, car passablement mâtinés de mathématiques (nous sommes des ingénieurs de l’économie, en quelque sorte), de la sous-espèce des économistes manieurs de chiffres – sachant faire des additions, nous plaisante-t-on, en référence, évidemment, aux agrégés-sachant-écrire.

Bilger nous informe en quelques mots du ballet budgétaire élyséen en cours, et il nous fait savoir que le Président a urgemment et personnellement demandé à disposer d’une règle, simple, utilitaire, mais marquée du chrême de l’expert, et par là sans appel, vitrifiante, qu’il aura beau jeu de brandir à la face des plus coriaces de ses visiteurs budgétivores.

 

Il s’agit de faire vite. Villepin et moi nous n’avons guère d’idée, et à vrai dire nulle théorie économique n’est là pour nous apporter le soutien de ses constructions, ou pour même orienter notre réflexion. Mais commande est tombée du plus haut. Nous posons donc, d’un neurone perplexe, l’animal budgétaire sur la table de dissection.

Nous palpons du côté des dépenses, leur volume, leur structure, avec dette, sans dette, tel regroupement, tel autre, ou leur taux d’accroissement comparé à celui de l’économie. Il y aurait bien moyen de détailler à la main quelques ratios consommables, mais tout cela est lourd et fleure son labeur: norme flasque, sans impact, aucune n’est frappante comme une arme de jet, propre à marquer l’arrêt aux meutes dépensières. Nous retournons la bête du côté des recettes: impôts d’Etat sur revenu national? mais les impôts fluctuent avec la conjoncture, plusieurs sont décalés d’un an… Surtout, nous ne pouvons échapper à l’attraction des prélèvements obligatoires, dont la fiscalité d’Etat n’est guère qu’une part : peut-on valablement se cantonner à elle? le débat ne manquera pas de naître, à juste titre, et prendra vite le tour d’un brouhaha technique. Tout ça sera confus et sans force probante, au rebours du principe-étendard que nous avons reçu commande de faire surgir pour ostension publique. La route des recettes est coupée. Une seule voie nous reste: le déficit.

Le déficit, d’abord, du citoyen lambda au Président de format courant, ça parle à tout le monde: être en déficit, c’est être à court d’argent; ou, si l’on préfère, tirer aujourd’hui un chèque sur demain, qui devra rembourser. Ensuite, le déficit a depuis Keynes acquis ses lettres de noblesse économique: il figure vaillamment dans les théories, il est une des plus visiblement opératoires variables des modèles. Lui seul, c’est évident, a la carrure et la netteté pour nous tirer d’affaire. Le déficit ! mais qu’en faire ? à quelle contrainte le plier pour en extraire une norme?

Le coup est vite joué. La bouée tous usages pour sauvetage du macro-économiste en mal de référence, c’est le PIB: tout commence et tout s’achève avec le PIB, tout ce qui est un peu gros semble pouvoir lui être raisonnablement rapporté. Donc ce sera le ratio déficit sur PIB. Simple; élémentaire même, confirmerait un détective fameux. Avec du déficit sur PIB, on croit tout de suite voir quelque chose de clair.

 

 

Un critère douteux

 

Arrivé à ce point, un peu de réflexion s’impose.

On commencera par noter que le déficit est un solde; c’est à dire non pas une grandeur économique première, mais le résultat d’une opération entre deux grandeurs. Ce simple fait, trivial, emporte deux remarques. La première, c’est qu’un même déficit peut être obtenu par différence entre des masses dont l’ampleur est sans comparaison: 20 milliards sont aussi bien la différence entre 50 et 70 milliards qu’entre 150 et 170. Or, et c’est la deuxième remarque, on conviendra qu’il ne peut être tout à fait indifférent à la marche de l’économie que la masse des dépenses et recettes publiques soit d’une certaine ampleur (moins de 35% du PIB, comme aux USA ou au Japon) plutôt que d’une autre, bien plus grande (nettemment plus de 50% comme en France ou dans les pays scandinaves); sans même parler du contenu de chacune des masses: ce n’est pas la même chose d’aspirer un certain volume de recettes avec une TVA à 10% et un impôt sur le revenu montant jusqu’à 80%, qu’avec une TVA à 20% et un impôt sur le revenu de 30% au pire; ou bien encore d’aligner un même volume de dépenses, mais avec 5% de subventions d’investissement dans un cas ou 20% dans l’autre. On voit donc que s’intéresser au déficit en soi, à son montant seul, n’a qu’un sens relatif. Première observation.

La deuxième observation touche à la pertinence du ratio lui-même: ne divise-ton pas des choux par des carottes? Car un déficit n’est rien d’autre qu’une dette: il est le chiffre exact de ce qu’il faut, tout de suite, emprunter, c’est à dire, cigale, aller demander à d’autres; et donc de ce qu’il faudra épargner – au fil des années suivantes – pour rembourser ceux qui auront prêté. Autrement dit, afficher un pourcentage de déficit par rapport au PIB, c’est mettre en rapport le flux partitionné, échelonné des échéances à honorer dans les années futures avec la seule richesse produite en l’année origine. Il y a discordance des temps. Où l’on saisit que le seul critère pertinent est celui de la capacité de remboursement à horizon donné (qui est celui de l’emprunt); laquelle est elle-même fonction, non pas tant du déficit consenti une année donnée, que de la dette globale accumulée – cette année-là, mais aussi celles qui ont précédé et peut-être celles qui suivront – et de la prévision qu’en regard on peut faire des ressources futures, c’est à dire du couple croissance et rendement fiscal. Le reste n’est qu’affichage.

Dernière observation enfin, plus générale: on conçoit bien qu’un déficit n’a pas le même sens économique selon qu’il est purement ponctuel, rupture dans une série d’années à l’équilibre, laquelle sera réabsorbée en une à trois années par la réactivation même de l’économie que ce choc aura provoquée (keynésianisme pur); ou selon qu’à l’inverse il n’est que le morne jalon d’une longue chronique de déficits, courant les décennies, installés, devenus entière partie prenante, mode de fonctionnement même de l’économie, si usuels, si métabolisés, à elle si consubstantiels que c’est le retour à l’équilibre, la désaccoutumance, qui a un effet de choc (du keynésianisme à rebours en somme). Je rappelle qu’en 2010, la France en est à sa… 36ème année de déficit ininterrompu, et donc de dette couche à couche empilée, cumulée – 36 années, bien plus qu’un tiers de siècle -, et dont elle ne pourra mécaniquement se délester d’un coup: à vue humaine il est probable qu’au point où nous en sommes et où en sont les perspectives longues de notre économie, nous finirons par avoir stocké, dans la meilleure des hypothèses, de la dette pendant pas loin d’un demi-siècle, continûment, tenacement, c’est à dire sans avoir jamais commencé de seulement la rogner; laquelle, pour finir, soit sera remboursée (perspective vertueuse, ou bien enchanteresse), soit détruite (par inflation, ou restructuration comme on dit pudiquement), soit plus vraisemblablement aura été traitée par un mixte empirique des deux, c’est à dire fonction des rapports de force dans la partie à trois entre gouvernements, Banque Centrale et marchés.

 

Où l’on aura compris que fixer le projecteur sur le déficit d’une année donnée n’a guère de sens; et que le rapporter au PIB de cette même année lui en fait perdre un peu plus. Le ratio déficit sur PIB peut au mieux servir d’indication, de jauge: il situe un ordre de grandeur, il soupèse une ampleur, et fournit une idée – mais guère plus – immédiate, intuitive de la dérive. Mais en aucun cas il n’a titre à servir de boussole; il ne mesure rien: il n’est pas un critère. Seule a valeur une analyse raisonnée de la capacité de remboursement, c’est à dire une analyse de solvabilité: n’importe quel banquier (ou n’importe quel marché, ce qui revient au même) vous le dira.

Certes; mais la question politique – politique, et non économique – demeure: comment transmuter le plomb d’une analyse raisonnée de solvabilité en l’or apparent d’une règle sonore, frappante, qui puisse être un mot d’ordre? C’est, dans son prosaïsme, la question qui se pose à nous, et l’impossible auquel nous nous heurtons, en ce soir de juin 81.

 

 

Fabriquer une norme

 

Pressés, en mal d’idée, mais conscients du garant de sérieux qu’apporte l’exhibition du PIB et de l’emprise que sur tout esprit un peu, mais pas trop, frotté d’économie exerce sa présence, nous fabriquons donc le ratio élémentaire déficit sur PIB, objet bien rond, jolie chimère (au sens premier du mot), conscients tout de même de faire, assez couverts par le statut que nous confèrent nos études, un peu joujou avec notre boîte à outil. Mais nous n’avons pas mieux. Ce sera ce ratio. Reste à le flanquer d’un taux. C’est affaire d’une seconde. Nous regardons quelle est la plus récente prévision de PIB projetée par l’INSEE pour 1982. Nous faisons entrer dans notre calculette le spectre des 100 milliards de déficit qui bouge sur notre bureau pour le budget en préparation. Le rapport des deux n’est pas loin de donner 3%.

C’est bien, 3% ; ça n’a pas d’autre fondement que celui des circonstances, mais c’est bien. 1% serait maigre, et de toute façon insoutenable: on sait qu’on est déjà largement au delà, et qu’en éclats a volé magistralement ce seuil. 2% serait, en ces heures ardentes, inacceptablement contraignant, et donc vain; et puis, comment dire, on sent que ce chiffre, 2% du PIB, aurait quelque chose de plat, et presque de fabriqué. Tandis que trois est un chiffre solide; il a derrière lui d’illustres précédents (dont certains quon vénère). Surtout, sur la route des 100 milliards de francs de déficit, il marque la dernière frontière que nous sommes capables de concevoir (autre qu’en temps de guerre) à l’aune des déficits d’où nous venons et qui ont forgé notre horizon.

Nous remontons chez Bilger avec notre 3% du PIB, dont nous sommes heureux, sans aller jusqu’à en être fiers. Et lui faisant valoir que, vu l’heure (ça, on ne le lui dit pas) et foi d’économistes, c’est ce qu’actuellement nous avons de plus sérieux, de plus fondé en magasin. En tout cas de plus présentable. Puis nous rentrons chez nous, vaquer. On sait ce qu’il en est advenu.

 

L’envol du 3%

 

Le Franc très vite plonge. Il faut écoper le vaisseau. Mitterrand déleste le budget 1982, en cours de finition (on le présente en septembre), du déficit de 120 milliards où il se propulsait jusqu’à celui de 95 milliards qui sera annoncé, soit bien visiblement moins que le seuil symbolique – chiffon… rouge pour marchés en émoi – des 100 milliards de francs (nos 3% du PIB). Et c’est en août que Fabius, prince soyeux du verbe, pour la première fois dans toute l’histoire de la langue publique universelle (car nul encore nulle part, serait-ce à l’étranger, n’a jamais avancé ce ratio), réfère le déficit au PIB – pour le rendre bénin sans doute, et couvrir sa rudesse d’une gaze savante: car enfin, ces 2,6% du PIB qu’il cite aux journalistes sans s’y appesantir, presque comme en passant, comme une chose qui serait dans les moeurs, et du moins ne saurait inquiéter qui a fait des études et sait de quoi il parle, ces 2,6%, que pèsent-ils au fond, sinon le poids d’une pincée de PIB? – et non la centaine de milliards de francs que rajoutés aux autres il faudra un jour, avant la fin des temps, ou avant la faillite, par l’impôt rembourser.

Mais l’automne déjà, ses bourrasques; et le Franc balayé avec les premières feuilles: il faut dévaluer (dans la govlangue on dit « réajuster »), non sans avoir âprement négocié, négocié et plaidé, comme de juste, comme chaque fois, avec l’Allemagne – l’Allemagne au mark toujours trop fort, à l’inflation trop faible, à l’industrie trop fiable, l’Allemagne, ce modèle irritant et exténuant voisin qui construit sa confiance, interne et externe, comme ses machines-outils et comme ses berlines, sur le long terme, et sans désemparer, sans versatilité, unanime à ne pas tolérer que quiconque jamais y porte une ébréchure, tandis que nous changeons de pied, désunis, impatients et fragiles, plus inquiets d’affirmer une autorité que de faire autorité, plus sensibles à l’effet produit sur le théâtre de l’intelligence qu’à l’effort soutenu dans l’avancée commune.

Dans le combat des influences qui se joue cet automne, Delors reprend la main. Il ose parler de pause (un spectre hante la gauche, celui de Blum en février 37 demandant « une pause nécessaire dans la montée des finances publiques… »). Et il est le premier à faire expressément savoir que le déficit ne doit plus franchir les 3% du PIB, et cela pour l’ensemble des comptes publics (il sera bien le seul à être aussi strict, et précis, et complet). Fabius ne saurait lui abandonner cette paternité, qui est un empiètement et une dépossession. Et d’affirmer hautement, trois semaines plus tard: « Pour le budget, j’ai toujours posé comme règle que le déficit n’était acceptable qu’à condition de ne pas dépasser un montant raisonnable, de l’ordre de 3% du PIB ».

Ici, une station s’impose: ainsi viennent de naître, et, pire, d’infiltrer les esprits comme un contaminant, les notions de « déficit acceptable » et de « montant raisonnable »: tomber en très lourd déficit, cela ne s’analyse qu’en référence à l’année dont on parle et non au parcours d’endettement sur lequel on s’inscrit, et, ainsi myopement circonscrit, ce n’est plus un défaut de ressources qu’il faudra, au plus vite, remonter, c’est un acte par nature conforme à la raison, aux Lumières pour un peu, mais à la condition, bien entendu, car on est aussi l’ennemi pondéré de tout ce qui est excès, qu’on ne rajoute guère à tout ce qu’on doit déjà que, bah, bon an mal an, une centaine de milliards – acceptable, raisonnable… superbes déplacements du sens: ou ce que la langue assouplie à l’ENA fait de la rhétorique d’Ulm.

Dès lors dans les déclarations – Fabius, Delors, Mauroy – le 3% du PIB revient comme une antienne. Il est le phare qui balise la route (quand il n’est guère que le quinquet qui suit la descente à la dette). Tandis que les attaques contre le Franc reprennent de plus belle, et que la préparation du budget 83, sous la pression énervée des ministres, livre des premiers scénarios assez époustouflants (à son plus haut le décompte produit un déficit de 210 milliards de francs), le 3% du PIB, désormais bien en selle, devient le marqueur proclamé, martelé, d’une « politique maîtrisée des finances publiques » – en somme, on peut dévaler la pente de l’endettement sur un cheval qu’on cravache, mais à la condition, raisonnable, qu’il ne s’emballe pas. Le petit calcul discutable, mais malin, et tout de circonstance que nous avons commis un soir d’il y a quelques mois est maintenant devenu une norme publique, qui vaut principe, affiché, assumé, presque revendiqué, pour la conduite du gouvernement. Assurément, un succès assez rare.

Ce calcul, ce principe, il lui reste à recevoir encore, par les voies les plus solennelles, l’onction du Président. C’est chose faite le 9 juin 1982 (après qu’on a durant tout le printemps, venus de l’Elysée, trouvé dans les journaux les mots « directive donnée de 3% du PIB », « consigne impérative de 3% du PIB »); lors de sa seconde conférence de presse du septennat, le Président dans son intervention liminaire déclare: « Le déficit est d’environ 3% et il ne faut pas qu’il dépasse ce pourcentage appliqué au produit intérieur brut. J’attends du gouvernement qu’il respecte – je n’ai pas lieu d’en douter sachant l’engagement du gouvernement tout entier – ce plafond de 3% et pas davantage. » (… sachant l’engagement du gouvernement tout entier : on imagine qu’un ange – armé d’un coupe-coupe budgétaire -, fors Delors, sur les ministres passe).

Le processus d’acculturation est maintenant achevé; on a réussi à déporter le curseur: ce qui est raisonnable, ce n’est pas de voir dans le déficit un accident, peut-être nécessaire, mais qu’il faut corriger sans délai comme on soigne une blessure; non, ce qui est décrété raisonnable c’est d’ajouter chaque année à la dette seulement une centaine de milliards (en francs 1982). C’est cela, désormais, qu’on appelle « maîtrise »: en dessous de 3% du PIB, dors tranquille citoyen, la dette se dilate, mais il ne se passe rien – quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt, dit le proverbe chinois; quand le sage montre l’endettement, l’incompétent diplômé regarde le 3% du PIB.

 

Extension du domaine du ratio

 

Puis un jour le traité de Maastricht parut sur le métier. Ce 3%, on l’avait sous la main, c’est une commodité; en France on en usait, pensez! chiffre d’expert ! Il passe donc à l’Europe; et de là, pour un peu, il s’étendrait au monde.

Sans aucun contenu, et fruit des circonstances, d’un calcul à la demande monté faute de mieux un soir dans un bureau, le voilà paradigme: sur lui on ne s’interroge plus, il tombe sous le sens (à vrai dire très en dessous), c’est un critère vrai. Construction contingente du discours, autorité de la parole savante, l’évidence comme leurre ou le bocal de verre (celui dans lequel on s’agite, et parade, sans en voir les parois): Michel Foucault aurait adoré.

 

Parfois lorsque j’entends, repris comme un mantra, le 3% du PIB, je m’amuse de ce trois que nous avons choisi. Me revient le souvenir du numero deus impare gaudet – le nombre impair plaît à la divinité – qu’on trouve dans Virgile. Et la traduction qu’en donne Gide dans Paludes: le nombre deux se réjouit d’être impair. Et il a bien raison, ajoute Gide.

Le 3% du PIB se réjouit d’être critère… Et il a bien raison.

 

Source : La Tribune

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Régimes spéciaux de retraite par l’IFRAP

a période électorale, la mise en place des nouvelles normes comptables internationales IFRS et leurs déficits croissants ont remis la réforme des régimes spéciaux de retraites dans l’actualité. Celui de la SNCF est de loin le plus important.

Concernant la réforme des retraites des cheminots, sur un plan strictement « réglementaire comptable », la solution mise en place pourrait consister à créer une Caisse de retraite SNCF totalement autonome avec son propre statut juridique, percevant les cotisations, versant les pensions et… gérant le déficit. Cela permettrait « d’évacuer » des comptes de la SNCF les provisions de plus de 100 milliards € dues au titre des engagements de retraites. Cette méthode fait penser aux trois autres utilisées pour cacher les problèmes : la dette de quelque 27 milliards € de la SNCF évacuée vers Réseau Ferré de France (RFF), la dette de la Sécurité Sociale évacuée vers la CADES (caisse d’amortissement de la dette sociale) avec la création de la CRDS, et la fameuse « structure de défaisance » où avaient été parquées les dettes et actifs douteux du Crédit Lyonnais.

Anne-Marie Idrac, présidente de la SNCF, a tout de suite souligné que cette dette n’était que « purement technique et n’a rien à voir avec les droits, avec le régime lui-même » (1). Pour les autres régimes et pour les Français cela ne sera pas uniquement technique mais très concret car il faudra bien payer un jour ou l’autre ces 100 milliards €. Même quand elle est appliquée à tout un pays, la retraite par répartition n’est pas garantie. Et le pari devient très risqué quand la répartition est limitée à une entreprise. Très avantageuse quand tout va bien (pas de solidarité avec les autres régimes), le système est en faillite dès que le nombre d’adhérents baisse (SNCF) ou si l’entreprise disparaît (Mines). Tous les ans les contribuables français versent une subvention d’équilibre de l’ordre de 2,5 milliards d’€ au régime spécial de la SNCF.

En retraite en % 2005 SNCF CNAV – Privé
Avant 55 ans 13 0
A 55 ans 74 0
Total à 60 ans 100 69
Entre 61 et 64 ans 11
A 65 ans et plus 20
Sources : rapport sur les régimes spéciaux, Sénateur Dominique Leclerc

A 55 ans, pratiquement tout le monde prend sa retraite

Sur le problème de fond, la réforme des régimes spéciaux et leur alignement sur le secteur privé, tous les candidats à l’élection présidentielle s’y sont déclarés favorables et 84 % des Français la réclament. Les syndicats ont senti le vent venir et la CGT a déjà déclaré que « toute tentative de remise en cause du régime de retraite des cheminots et de ces acquis entraînerait une réaction immédiate des agents avec leur organisation syndicale ». [1]

Les cheminots ne sont évidemment pas des « nantis », mais il est légitime de comparer leur situation aux catégories équivalentes du privé. À l’âge de 55 ans pratiquement tous les employés de la SNCF sont en retraite alors que tous les employés du privé sont encore en activité.

A la SNCF, le système de retraite précoce est généralisé. Son bilan social de 2004 indique que sur 4847 cadres permanents, y compris 112 cadres supérieurs, 3 départs en retraite ont eu lieu à la limite d’âge et 4844 avant la limite d’âge.

À l’âge de 50 ans les conducteurs de train peuvent partir dans des conditions très favorables s’ils ont 15 ans de carrière de conduite. Grâce à un jeu de bonifications la plupart partent à la retraite à taux plein au bout de 30 ans de carrière mais avec une pension équivalente à 37,5 années de service (environ 2000 € par mois) et une espérance de vie proche de 30 ans. Les salariés du privé ont en moyenne 22 ans de retraite pour 40 années d’activité.

La pension moyenne servie aux 168 132 cheminots retraités (droits directs) est de 1 620 € par mois. Dans le secteur privé, la retraite moyenne d’une personne ayant eu une carrière complète est de 1465 €. Ces deux nombres relativement proches ne suffisent pas pour évaluer l’équité du système de façon objective. Le Sénat a donc cherché à savoir quel est le taux de rendement des différents régimes de retraite, ou combien rapportent par an les sommes que les salariés et leurs employeurs auront placées en vue de la retraite.

Taux de rendement annuel des cotisations retraites
Privé de 2,0 à 2,1% selon les cas
SNCF de 2,6 à 3,0% (départs à 60 ans)
SNCF de 3,8 à 4,8% (départs entre 50 et 55 ans)

Sur des durées de 30 à 40 ans, ces écarts de rendements conduisent à des injustices considérables. Ceci est confirmé par Sauvegarde Retraites dans son étude du cas d’un cheminot :
- qui aurait travaillé et cotisé 32,5 ans
- avec un salaire de 4997,22 € par trimestre
- la pension calculée est de 4997,2€ * 32,5*2% = 3248,19 € soit 1082,73 € par mois Si cette personne avait travaillé et cotisé sur la même période dans le privé le montant de sa retraite aurait été 550 € soit 2 fois moins.

Une fois à la retraite, le mode d’indexation SNCF est aussi très favorable. Sur les 15 dernières années, les retraités du privé ont à peine compensé l’inflation alors que le pensionné SNCF a lui vu son allocation augmenter de 45 % soit 20 % de plus que l’inflation. [2]

Attention à l’amalgame
Pour leur défense, les syndicats de la SNCF mettent en avant le fait que de nombreux salariés du secteur privé sont au chômage, dispensés de recherche de travail, donc dans une forme de pré-retraite dès 57 ans. C’est exact. Mais ne pas confondre un droit permanent à la SNCF avec un défaut temporaire de gestion dans le secteur privé.

Ceux qui cotisent le moins reçoivent le plus

La limitation du déficit du régime de retraite de la SNCF et l’égalité de traitement entre cotisants, deux raisons évidentes pour une réforme et l’alignement du régime SNCF sur celui du privé, et donc :
- rallonger la durée de cotisations
- augmenter les cotisations
- indexer les pensions sur la même base que le régime général

Un des arguments pour ne pas rallonger la durée de cotisations est la pénibilité du travail. Les machines à vapeur sont loin mais ce problème existe sans doute pour une petite partie des salariés de la SNCF. Il faut identifier cette catégorie de personnel dont l’espérance de vie à la retraite est faible, conserver leur droit de partir tôt à la retraite et surtout améliorer leurs conditions de travail. Mais en 2007, de nombreux cheminots se sentent rajeunir et travaillent après leur mise à la retraite et sans aucune contrainte de cumul retraite / salaire jusqu’à 60 ans contrairement au privé. La SNCF s’est aussi bien rendu compte du danger que représentaient ces jeunes retraités de plus en plus recherchés par les nouveaux opérateurs privés de Fret. La SNCF propose à ces jeunes retraités de rester et d’aider par exemple aux périodes de pointe, ou pour encadrer les nouveaux venus et toujours avec cumul de la retraite et du salaire. [3]

Le régime spécial des cheminots est peu contributif, même rétributif. A assiette de cotisations égales le taux de cotisation des cheminots est inférieur de 35 % à celui du privé. Ce taux de 7,85 % est quasi constant depuis de nombreuses années et quasi-virtuel. En cas d’augmentation, il a été soit compensé et seule la ligne salaire brut augmente pour les cheminots sans toucher au net, soit c’est l’entreprise qui absorbe l’augmentation en augmentant la part patronale.

Taux de cotisation, durée de cotisation et base de calcul de la retraite sur les 25 meilleures années (et non plus sur les derniers mois), la réforme du régime de retraite de la SNCF est considérable et ne peut être que très progressive. Dans le secteur privé, la réforme a été mise en place en 10 ans. Mais la SNCF a pris un tel retard qu’il faudra sans doute lui accorder une quinzaine d’années pour aligner ses retraites sur le régime général.

Pourquoi la direction et les syndicats de la SNCF poussent-ils les salariés à partir à la retraite le plus tôt possible ?

Les témoignages que nous avons recueillis sont formels : dès qu’ils ont atteint l’âge de la retraite, les cheminots sont invités à partir puis souvent harcelés. Un courrier publié par la Vie du Rail et confirmé par plusieurs de nos lecteurs cheminots, rappelle pourtant que les dispositions statutaires stipulent que l’âge limite de maintien en service à la SNCF est de 60 ans et que :
- l’agent peut demander sa mise à la retraite anticipée à 55 ans s’il a 25 années de service valables.
- le personnel de conduite peut demander sa mise en retraite anticipée dès l’âge de 50 ans s’il a 15 années de service conduite valables.
- la SNCF peut aussi prononcer la mise à la retraite d’un agent sur les mêmes critères

Direction : Les entreprises en décroissance utilisent les départs en retraite pour réduire leurs effectifs et leurs dépenses. Mais à la SNCF, les retraités restent à la charge de la SNCF et, la plupart du temps, sont immédiatement remplacés.
- Hypothèse 1 : faute de gestion des ressources humaines, les salariés SNCF de 50/55 ans sont peu motivés voire gréviculteurs. La SNCF est pressée de s’en séparer
- Hypothèse 2 : la SNCF ne se sent pas concernée par le paiement des retraites mis à la charge des contribuables. Remplacer un ancien par un jeune améliore sa compétitivité.

Syndicats :
- Hypothèse 1 : les syndicats veulent conforter le droit à la retraite à 50/55 ans
- Hypothèse 2 : avec un retraité et un actif, cela fait deux adhérents syndiqués
- Hypothèse 3 : le taux de consanguinité à la SNCF est considérable. A chaque départ en retraite, c’est un poste pour son fils ou sa nièce.

Dans le secteur privé, le FNE (Fonds National pour l’Emploi) permettait aussi aux entreprises de mettre des salariés en retraite aux frais des contribuables. Devant son inefficacité et son coût prohibitif, ce dispositif a été réduit aux cas les plus critiques. Pourquoi les contribuables continueraient-ils à financer un FNE systématique à la SNCF ?

[1] Source : La Vie du Rail.

[2] Loi de Finances 2007, rapport sur les régimes spéciaux, Sénateur Dominique Leclerc

[3] Source : La Vie du Rail.

 

Par   Christian Arnault,
Source : IFRAP

 

 

 

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Un bien triste anniversaire…

Le 4 septembre 2000, le CAC 40 frôlait les 7000 points, un plus haut jamais retrouvé depuis 10 ans…  Pire encore, le gâteau a fondu de presque moitié sur la période pour atteindre 3650 points aujourd’hui, soit une perte de plus de 400 milliards d’euros (les Echos). Comment a-t-on pu en arriver là ? Euphorie des années 2000 pour les uns, avidité extrême des spéculateurs pour les autres, chacun jette sa pierre sur les marchés boursiers et ses apôtres financiers. Mais sont-ils vraiment coupables ?

Dix ans de Crise(s)

Les dix dernières années ont vu se succéder trois grandes crises dont nos économies ont eu du mal à se guérir : la crise internet tout d’abord, qui a vu les investisseurs trop nombreux, engager trop de fonds dans des entreprises sans valeur pour la plupart. Si la crise des « Dotcom » est bien le fait des spéculateurs, qu’en est-il des conséquences qui ont conduit à la crise suivante ?

Face au risque de faillite de beaucoup d’entreprises (notamment de start-up) les autorités américaines ont tenté de rediriger les investissements vers un autre secteur, plus solide : le secteur immobilier. Idée compréhensible à court terme puisque cela évitait d’affronter l’explosion de la bulle internet, mais nous connaissons aujourd’hui les conséquences à moyen terme : un surinvestissement dans l’immobilier et un soutien artificiel de la demande à travers les crédits subprimes… Résulat : une crise financière sans précédent qu’on ne pouvait éviter qu’à condition d’intervenir massivement dans les économies désormais mondialisées. Là encore, nous savons avec quel succès nous avons évité l’éclatement de la bulle subprime ! Il a fallu investir massivement avec l’argent que personne ne possédait. Troisième crise donc, la dette souveraine.

Un enseignement peut-être ?

Quel enseignement tirer de ces dix années de crise ? Les acteurs privés sur les marchés sont certainement responsables de la première bulle internet, en revanche c’est l’intervention des Etats qui a conduit à la création de la bulle financière (Etats Unis principalement) puis à la crise de dettes souveraines qui semble se matérialiser autour d’une bulle obligataire à présent.

Deux choses retiennent alors notre attention : les Etats semblent avoir aggraver la situation d’une part, et les Etats-Unis ont une grande responsabilité d’autre part. Cette deuxième affirmation est d’ailleurs bien connue des politiques français qui ne cessent de se cacher derrière elle pour éviter d’agir.

Mais alors, si tout le monde a été durement touché, pourquoi le CAC a-t-il pris du retard sur ses homologues américains et allemands ? La faute aux spéculateurs girouettes ? Ce serait un peu facile de les accuser en même temps de trop investir et donc d’être à l’origine des crises et de ne pas assez investir (uniquement en France cette fois) !

S’ils refusent d’investir en France, il y a une raison simple : ils sont rationnels et responsables. En effet, pourquoi investir en France alors qu’il n’y a eu aucune amélioration en dix ans ? Pas une leçon n’a été tirée des trois crises ; et ce n’est pas une accusation sans fondement, il suffit d’observer le climat actuel pour s’en convaincre : une politique fiscale qui n’incite pas à entreprendre ni embaucher ; un chômage plus élevé que dans les autres grandes places mondiales et surtout qui ne baisse pas assez rapidement ; et en ces jours de rentrée, comment ne pas ajouter les menaces de grèves nationales ? Pas étonnant alors que les investisseurs se montrent frileux et que par extension les places boursières françaises stagnent.

Happy birthday au pompier-pyromane !

De ce triste constat, nous osons tirer une conclusion rapide et peu reluisante : dix ans de crise certes, mais pas une réforme en profondeur, pas un sacrifice présent pour améliorer la situation future comme l’ont fait les Allemands que nous critiquons tant. Bien sûr, le gouvernement a agi, certains prétendront même qu’il a fait de son mieux, mais chaque mesure a posé les fondements d’une nouvelle crise, plus grave encore et cela ne va pas s’arrêter avec les émissions d’obligations « nécessaires » au financement de la dette publique.

A l’heure de souffler les bougies, une seule certitude se dessine : les bulles se font de plus en plus grosses et la politique champagne a encore de beau jour devant elle…

A lire en complément : Dominique Seux, Chômage : le secret allemand

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Austérité, Méga-Rigueur et Etat Providence

La Grande Bretagne se lance dans des mesures de rigueur drastiques, dramatiques diront certains, suivant et dépassant l’exemple de ces voisins européens. Pourtant, on s’aperçoit que derrière les projets de rigueur, c’est-à-dire la volonté d’équilibrer enfin les budgets des Etats, se cachent plusieurs solutions/propositions contradictoires : la Grande Bretagne souhaite élever la TVA, l’Allemagne veut la réduire ; on veut faire participer les retraités à l’effort d’austérité en France, ailleurs on propose de les réintégrer sur le marché du travail… Finalement on note qu’il y a une hésitation sur l’objectif final : équilibrer les budgets ou réduire les dépenses publiques ? Et c’est la raison pour laquelle les gouvernants proposent un « mix » de mesures visant tour à tour à réduire les dépenses et à  augmenter les impôts. Nul doute qu’avec un objectif confus, les débats politiques iront bon train.

S’il est inévitable d’assainir les finances publiques pour éviter la peur sur les marchés financiers, la fuite des capitaux et l’effet d’éviction (une fuite des capitaux privés vers le secteur public), une augmentation de la fiscalité risque de ralentir durablement l’activité, et cela quelle que soit la vision économique que l’on adopte : une augmentation de la TVA ralentira la croissance pour les keynésiens, tandis qu’elle ralentira les investissements et réduira la compétitivité pour les néo-classiques. Alors quoi ? Tout le monde a raison et on ne peut sortir du piège des dépenses publiques sans abandonner la croissance ?

En réalité, le problème est plus vaste : cette crise actuelle est liée à la crise financière mais couvait depuis longtemps, la crise des subprimes n’a finalement fait que révéler les défaillances structurelles de nos systèmes. Pour soutenir un Etat Providence, il faut toujours plus d’actifs que d’inactifs. A mesure que la part d’actifs diminue proportionnellement aux inactifs et particulièrement au nombre de personnes âgées, le système devient de plus en plus insoutenable.

Alors comment faire ? Est-ce possible d’augmenter le nombre d’actifs pour soutenir l’Etat Providence ?

Oui, c’est possible. Combien d’hommes et de femmes désirent entrer dans nos économies ? Combien d’étrangers sont prêts à travailler dans nos pays ? Pour retrouver un système soutenable, il faut ouvrir nos frontières encore davantage, mais pas n’importe comment.

Souvenons-nous que la croissance est possible s’il existe des individus prêts à travailler pour consommer et des entrepreneurs prêts à produire pour faire du profit. Ainsi, ouvrir les frontières sera la bonne solution à deux conditions : i) redonner l’incitation aux entrants, comme aux personnes déjà présentes d’ailleurs, à travailler et cela passe inévitablement par une baisse des aides sociales qui incitent les hommes et femmes à sortir durablement du marché du travail ; ii) réduire la fiscalité sur les entreprises afin qu’elles élargissent leurs opportunités d’investissement et donc produisent et embauchent davantage. Ce n’est qu’à ces conditions que les défaillances structurelles de nos économies disparaitront.

Finalement, l’enjeu ne porte pas sur la mise en place d’un plan de rigueur immédiat mais sur une révolution idéologique profonde : pour faire survivre nos Etats et donc nos pays, il faut moins d’interaction entre l’Etat et le marché. Le plan de rigueur, s’il doit être mis en place, ne devra pas représenter un quelconque équilibre des finances publiques d’ici dix ou vingt ans pour laisser ensuite la liberté à nos gouvernants d’intervenir à nouveau, mais bel et bien la fin de l’Etat Providence.

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Les craintes de la FED

On apprenait ce matin par Marc Fiorentino sur BFM Radio que la FED envisage déjà un nouveau plan de relance aux Etats-Unis en cas de reprise économique trop faible.

Le syndrome japonais

La raison est simple: éviter une crise japonaise… Le cas du Japon est très éclairant à ce sujet, lorsque le pays est entré en récession, une politique de relance axée sur une baisse des taux d’intérêt à été mise en place afin de relancer l’investissement. Jusqu’ici rien de très nouveau dans le monde de Keynes, sauf que le résultat fut des plus catastrophiques! Même en baissant les taux, les investisseurs se sont montrés réticents à produire plus, faute de perspectives encourageantes. En d’autres termes, ils n’ont pas été victime de l’Illusion Monétaire sur laquelle repose l’ensemble de la doctrine keynesienne. Résultat: des taux d’intérêt de court terme faibles, baissés artificiellement par les autorités monétaires, mais des taux de long terme aussi bas (ils représentent la rentabilité des investissements et se forment sur les marchés, donc impossible de « jouer » artificiellement dessus): c’est ce qu’on appelle l’inversement de la courbe des taux! Dès lors que les taux court et long se sont alignés, aplatis, l’économie risque d’entrer dans une stagnation durable…

Pour éviter cela, les Américains veulent relancer de plus belle, mais à ce jeu on prend le risque que les investisseurs ne se laissent pas berner et que les dépenses publiques gonflent pour rien. C’est le problème avec la relance; si elle échoue une première fois, il ne reste plus qu’une solution: relancer encore et encore au péril des finances publiques… En voulant éviter l’éclatement d’une bulle, on en crée souvent une encore plus grosse, c’est ça la politique champagne!

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D’une bulle à l’autre, les délices de la politique champagne !

Pour fêter le livre de Nouriel Roubini (Economie de Crise), il serait peut-être de bon ton de développer un peu cette idée de bulles économiques.

Un concept flou mais pourtant pas si compliqué à comprendre, et tellement important pour anticiper les conséquences des politiques actuelles.

Pour saisir l’essence du concept, deux choses à garder en tête : premièrement, les hommes et femmes répondent aux incitations données par les institutions, c’est-à-dire que les institutions (politiques, économiques, sociales) font les incitations des individus qui font elles-mêmes les comportements et ce sont ces comportements qui aboutissent aux résultats qu’on observe dans la société. Ainsi, on ne peut comprendre une situation donnée simplement en observant la société ou le marché à un moment donné. Il faut toujours et avant tout tenir compte des institutions qui régissent les vies des gens.

Deuxièmement, les prix ont un sens. Un prix se fixe sur un marché selon les préférences des individus, la quantité de biens demandée et la quantité offerte par les producteurs qui dépend elle-même des capacités des entreprises. On peut donc dire que le prix reflète l’ensemble des goûts et capacités de la société, il est un symbole essentiel au bon fonctionnement du marché. Lorsque le prix augmente, c’est que les consommateurs veulent davantage de ce bien et cela incite de nouvelles entreprises à entrer sur le marché pour profiter de cette hausse de prix…

Que se passe-t-il alors quand les prix sont artificiellement modifiés ? Les producteurs font de mauvaises anticipations. Si le prix est artificiellement haut, ils pensent que la demande est grande et décident d’entrer sur le marché. Ils vont investir (engager des fonds qu’il faudra rembourser) pour produire plus et s’apercevront ensuite  que personne ne veut ces biens excédentaires. Ils ne pourront donc pas rembourser leurs investissements et feront faillite. C’est ce que Hayek appelait l’Effet Accordéon (Concertina Effect), car l’économie se détend artificiellement puis se contracte avec les faillites des entreprises trop nombreuses sur un marché.

Lorsque les entreprises ont sur-investi dans les valeurs informatiques (la fameuse bulle internet), les gouvernants des Etats-Unis ont tenté d’éviter l’éclatement de cette bulle. Craignant des faillites inéluctables (les entrepreneurs étaient trop optimistes), ils ont faciliter la création immobilière, en baissant les taux d’emprunt pour les entreprises et les ménages désireux d’acheter de l’immobilier. Ce fut le début de la crise des subprimes… En effet, en trichant sur un prix (ici le taux d’emprunt, qui n’est rien d’autre que le prix qui se fixe sur le marché des fonds prêtables, c’est-à-dire entre les personnes voulant emprunter et celles ayant de l’épargne), on a modifier les incitations des acheteurs et des investisseurs. On a alors produit trop d’immobilier par rapport à ce que pouvaient acheter les ménages américains. Quand les Américains s’en sont aperçus, les entrepreneurs ne pouvaient plus rembourser leurs investissements, ce fut l’éclatement de la bulle immobilière créée par l’Etat Américain pour éviter la bulle internet. C’est ça la politique champagne ! On passe d’une bulle à l’autre.

Et bien, c’est ce que nous prédit Nouriel Roubini (qui rappelons le, avait déjà prévu la crise des subprimes) pour les années à venir. La raison est toujours la même. En conservant des taux d’intérêt faibles dans les plus grandes places mondiales (US, UE), on incite les entrepreneurs à investir et à court terme, cela va créer de la croissance. Mais cette croissance sera fictive puisqu’on va produire alors que personne ne peut acheter ces nouveaux biens. Et hop ! Nouvelle bulle, nouvelle crise…

Cela doit nous amener à une conclusion fondamentale : chaque fois qu’il y a intervention publique dans l’économie, elle doit être mûrement réfléchie et jamais motivée par la volonté de « réorienter » l’investissement dans un secteur moins risqué ; sans quoi on ne fera que passer d’une bulle à l’autre, bulles devenant de plus en plus grosses jusqu’à ce qu’elles éclatent : la fatalité de la politique champagne…

A lire en complément : Le Blog à Lupus

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RÈseau LHC

Encore un site d’économie ?

Les économistes sont restés dans leur tour d’ivoire depuis trop longtemps, au point qu’aujourd’hui ils sont accusés de tous les maux et ne trouvent plus de place pour s’expliquer. Trop abstraite, trop complexe, incapable d’expliquer les phénomènes actuels, voilà la conception qu’a l’individu lambda de l’économie. Ce blog a pour but de réconcilier cette discipline simple, vivante et intuitive avec ceux qui s’interrogent sur les problèmes que posent nos économies globalisées. Ici, pas de mathématiques, pas de grands discours ni de suites incompréhensibles de statistiques. Nous ramenons l’économie dans la réalité qu’elle n’aurait jamais du quitter…